Prieur et Mordillat : c’était pour déconner

C’est l’affaire de deux gars, Prieur et Mordillat, qui se sont dits comme ça qu’ils allaient mettre à bas deux mille ans d’Eglise. L’entreprise est ambitieuse, ne le négligeons pas : c’est peut-être la seule qualité qu’on ne peut leur dénier.
Corpus Christi, c’était eux. Ils ont recommencé, avec L’Apocalypse, toujours sur Arte qui leur ouvre largement les bras, suivi d’un livre, Jésus sans Jésus. Devrais-je le lire, parce que j’ai lu la réponse de Jean-Marie Salamito1 ? Ma conscience me torture, certes, mais la lecture de ce petit opuscule cinglant et parfois joyeusement grinçant révèle une telle somme de fantaisies, contre-sens, malfaçon voire d’anti-christianisme que le seul intérêt de la lecture ne serait que de découvrir les menues erreurs que Salamito a négligé de développer.
Que disent Jérôme Prieur et Gérard Mordillat ? Ils soutiennent une thèse d’une incroyable originalité : l’Eglise a trahi le christianisme. Jésus est venu, il avait jamais dit qu’il fallait créer l’Eglise, mais y’a des mecs qui l’ont fait et qui prétendent recueillir son héritage. En substance, c’est ça. Mais Prieur et Mordillat ont trouvé mieux pour l’illustrer. Ils ont trouvé une phrase, centrale, forte, une phrase qui plaît tant que je l’avais entendue avant eux2.
“Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Eglise qui est venue”
Alfred avait le sens de la formule. Malheureusement pour eux, et contrairement à eux, Alfred Loisy avait aussi le sens de l’Histoire. Et des sources. Si nos duettistes avaient cultivé le même équilibre, ils auraient lu le livre dont ils tirent leur motto.
Alfred Loisy répondait à un historien et théologien protestant allemand, Adolf von Harnack qui, dans L’essence du christianisme entreprenait de distinguer idée unique et originale qui résumerait le christianisme. Le texte de Loisy est une leçon d’Histoire, tout autant qu’une réfutation anticipée de la démarche de Mordillat & Prieur, en ce qu’elle tend à disqualifier 2000 ans3 d’évolution du christianisme.
Il faut citer le passage concerné de façon large, tant on pourrait croire que, de sa tombe, Alfred Loisy répond à nos farceurs.
[i]“Reprocher à l’Eglise catholique tout le développement de sa constitution, c’est donc lui reprocher d’avoir vécu, ce qui pourtant ne laissait pas d’être indispensable à l’Evangile même. Nulle part, dans son histoire, il n’y a solution de continuité, création absolue d’un régime nouveau; mais chaque progrès se déduit de ce qui a précédé, de telle sorte que l’on peut remonter du régime actuel de la papauté jusqu’au régime évangélique de Jésus, si différents qu’ils soient l’un de l’autre, sans rencontrer de révolution qui ait changé avec violence le gouvernement de la société chrétienne. En même temps, chaque progrès s’explique par une nécessité de fait qui s’accompagne de nécessités logiques, en sorte que l’historien ne peut pas dire que l’ensemble de ce mouvement soit en dehors de l’Evangile. Le fait est qu’il en procède et qu’il le continue.
Des objections qui peuvent sembler très graves, au point de vue d’une certaine théologie, n’ont presque pas de signification pour l’historien. Il est certain, par exemple, que Jésus n’avait pas réglé d’avance la constitution de l’Eglise comme celle d’un gouvernement établi sur la terre et destiné à s’y perpétuer pendant une longue série de siècles. Mais il y a quelque chose de bien plus étranger à sa pensée et à son enseignement authentique, c’est l’idée d’une société invisible, formée à perpétuité par ceux qui auraient foi dans leur coeur à la bonté de Dieu. On a vu que l’Evangile de Jésus avait déjà un rudiment d’organisation sociale, et que le royaume aussi devait avoir une forme de société. Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Eglise qui est venue. Elle est venue en élargissant la forme de l’Evangile, qui était impossible à garder telle quelle, dès que le ministère de Jésus eut été clos par la passion. Il n’est aucune institution sur la terre ni dans l’histoire des hommes dont on ne puisse contester la légitimité et la valeur, si l’on pose en principe que rien n’a droit d’être que dans son état originel. Ce principe est contraire à la loi de la vie, laquelle est un mouvement et un effort continuel d’adaptation à des conditions perpétuellement variables et nouvelles. Le christianisme n’a pas échappé à cette loi, et il ne faut pas le blâmer de s’y être soumis. Il ne pouvait pas faire autrement.”[/i]
Prieur & Mordillat ne s’arrête pas en si mauvais chemin. Ils proposent également des hypothèses d’une telle indigence intellectuelle qu’elles relèvent manifestement de l’élucubration de coin du zinc. P&M se livrent ainsi à un morceau d’Histoire-fiction en imaginant ce qui serait intervenu si le Christ était revenu au cours des premiers siècles. Et voilà que nos auteurs affirment qu’il aurait eu bien du mal à comprendre tous ces machins écrits en grec et en latin, langues qu’il n’aurait pas compris. Là, si l’on n’était pas assis, on s’écroule, partagé entre l’hilarité et l’incrédulité. Tout d’abord, comme le relève Jean-Marie Salamito, il est très probable que Jésus ait eu à tout le moins des notions de latin, vu comme la Palestine était blindée de romains, à l’époque. Surtout, c’est un raisonnement que l’on ne peut tenir qu’avec le parti pris que la foi catholique est erronée. Car c’est tout simplement nier que le Christ soit le fils de Dieu, et ignorer la Pentecôte4.
Un autre morceau de bravoure tient dans leur approche du martyre. Encombrés par ces chrétiens, P&M commencent par qualifier le martyre de “produit d’appel“. Le recours à la métaphore commerciale est toujours un terrible indice du niveau de ce qui va suivre. En l’espèce, comme le relève Salamito, elle est même comique. Il faut croire que, dès les premiers temps, l’Eglise avait de sérieuses lacunes marketing : les jeux du cirque (comme participants), ça se pose là, comme argument de recrutement.
Pour jeter le discrédit un peu plus avant, Prieur & Mordillat vont découvrir chez les chrétiens une “appétence pour la mort“. Sans craindre autrement ni l’anachronisme ni le ridicule, ils n’ont pas craint de citer une phrase de Mahmoud Amadinedjad, d’avril 2008, sur l’importance politique de la “culture du martyre“. Assurément, la référence s’imposait.
Surtout, Jean-Marie Salamito démontre l’inconsistance de leur propos. Ainsi, ils affirment que “le martyre volontaire est une invention chrétienne“. Jean-Marie Salamito rappelle que les autorités ecclésiastiques des premiers siècles n’ont jamais encouragé le martyre, citant “comme norme ces paroles attribuées à Jésus : “Quand on vous pourchassera dans telle ville, fuyez dans telle autre” (Mt 10,23). L’Eglise ne recommande pas le martyre, elle enjoint même la fuite. Tout à leur hâte de procéder aux plus douteux et anachroniques amalgames, Prieur et Mordillat renvoient encore à l’exemple des kamikaze du 11 septembre, oubliant cette différence si manifeste de perspective : le martyre chrétien ne commet pas la violence, il la subit.
Jean-François Salamito relève encore nombre de ses incongruités, imprécisions, incohérences et inexactitudes. Tout à leur hâte de prouver tout et son contraire à l’encontre de l’Eglise, Prieur et Mordillat parviennent par exemple à soutenir à la fois, que “Constantin avait affirmé [lors du concile de Nicée] sa prééminence sur l’Eglise” et, seulement deux pages plus loin5, qu’”avec Constantin, l’Eglise a été placée en-dehors et au-dessus de la loi commune“. Plus loin, ils ramèneront la mission hospitalière de l’Eglise, son assistance aux pauvres, la création des hospices… aux activités du Hamas et du Hezbollah. Décidément.
Tout ceci serait déjà plus qu’encombrant si Jésus contre Jésus ne s’affirmait que comme un pamphlet. Il se trouve que ses auteurs prétendent6 à “l’absolue sérénité de l’indifférence scientifique“, au respect scrupuleux de la démarche historique, et dénient à d’autres leur légitimité en raison des convictions religieuses dont ils seraient animés, sans réaliser un seul instant que leurs oeuvres sont le produit évident de leurs convictions anticatholiques.
Prieur et Mordillat sont en fin de compte capables d’affirmer que le seul Royaume que Jésus annonçait, c’était le royaume d’Israël. Jean-Marie Salamito le relève :
“à en croire nos auteurs, Jésus n’avait en tête qu’un projet : “la restauration du royaume d’Israël, lavé de la souillure majeure qu’était la présence des impies sur la terre sainte” (page 12)”.
Lors de sa Passion, le Christ répond ainsi à Pilate :
“Mon royaume n’est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais mon royaume n’est pas d’ici”
Il faut croire que ceci est sans intérêt. Ainsi, l’Eglise aurait trahi Jésus ? Mais au nom de quel Jésus parlent-ils, nos duettistes ? S’imaginent-ils fidèles, eux, à Jésus, pour pouvoir se permettre de juger de la trahison ? Après l’avoir dépouillé de la substance de son message, pour le ramener à une finalité purement temporelle, et temporaire, ce sont donc ces gens-là qui entendent nous expliquer que l’Eglise l’aurait trahi ?
En fin de compte, tout ceci est juste burlesque.
Notes
1. normalien, professeur d’histoire du christianisme antique à l’Université Paris IV-Sorbonne
2. celle-là et “l’Eglise, une secte qui a réussi” font les délices de certains
3. ou 1900
4. à cette occasion, en effet, les apôtres reçurent l’Esprit Saint et parlèrent en des langues qu’ils ne connaissaient pas, de sorte que chaque personne qui était là, quelle que soit sa langue, les comprenait : ce qui est possible aux apôtres serait-il impossible au Christ?
5. pages 183 et 185, pour ceux qui voudront vérifier
6. à la suite d’un ancien professeur à la Sorbonne, Guignebert, et selon sa formule
Lu sur koztourjours.fr
