Trop d'écoles catholiques ont abandonné leur mission originelle (2)
NDLR: Nous reproduisons ici un article de Luc Phaneuf, paru dans l'édition de notre magazine Le NIC du 5 juillet 2009.
Notre salut passera par l'éducation catholique
"Le poisson pourrit par la tête" (proverbe provençal).
LES ÉCOLES, VECTEURS DE DÉCHRISTIANISATION
Comment le Québec s’est-il déchristianisé? Par les mêmes canaux qui avaient permis sa christianisation, soit l’école, après la famille, évidemment. Pour mémoire, saviez-vous que les commissaires du Rapport (Mgr) Parent de 1968-69, qui allait notamment présider à la mise à mort des collèges classiques privées, nos principales pépinières de vocations consacrées, avaient recommandé la laïcisation du système dès cette époque? Sans succès, comme on le sait. Ces réformateurs prirent alors conscience de la résistance des catholiques à ce changement drastique des finalités religieuses de l’éducation.
Après négociations avec l’Assemblée des évêques, on fit le choix de l’enseignement religieux confessionnel (puis moral) dispensé dans toutes les écoles du Québec. Un enseignement souvent bancal, on le sait, donné par plusieurs enseignants dont les convictions religieuses vivotaient, d’ailleurs en syntonie avec la désaffection religieuse générale de cette époque. Avec comme conséquences des résultats bien mitigés en matière de construction d’une identité catholique forte chez les jeunes. Une façon polie de dire que les jeunes n’en retirèrent pas grand-chose.
À la décharge de ces enseignants souvent mal formés, le climat global des écoles s’était radicalement déchristianisé dans les années 1970, à l’image de celui de la société considérée dans son ensemble. On marchait sur la tête, comme le disait le chanoine Groulx.
Mais il n’y pas que la société qui s’était vidée de son âme chrétienne; en amont, les familles aussi étaient de plus en plus nombreuses à décrocher les crucifix de leurs murs. Or, la famille, c’est non seulement la cellule de base de la société civile, c’est aussi la première église domestique.
À cause de la télévision, mais aussi des idées folles de l’époque, en l’espace de quelques décennies, les familles allaient se laisser gagner par les idées “sécularisantes”, peu favorables à la foi. Dès lors, la chrétienté québécoise allait imploser. En effet, quand les familles ne tiennent plus le fort, l’ennemi a beau jeu de défoncer tous les bastions de résistance.
Pourquoi ce détour par la famille? Pour illustrer combien la crise de l’éducation religieuse et morale à l’école est liée de façon naturelle à la crise de cette même éducation dans la maison. Si la majorité des parents québécois étaient demeurés des catholiques pratiquants, pensez-vous vraiment qu’on en serait là?
Certes, le système d’éducation québécois se serait modernisé, il le fallait bien, mais il n’aurait pas jeté le bébé catholique avec l’eau souillée du bain. Il y aurait aujourd’hui un système neutre, celui de nos écoles publiques actuelles, et un système confessionnel, qui auraient permis à nos institutions religieuses de conserver leur âme et… leurs personnels. Et ces communautés enseignantes ne seraient peut-être pas agonisantes aujourd’hui.
LA RACINE DE LA CRISE DE L’ÉDUCATION
J’écrivais dans ma dernière chronique que la crise actuelle touchant l’éducation est de nature philosophique (ou théologique), et concerne la conception même de la personne humaine. Son origine, certes, mais surtout ses finalités. En d’autres termes: à quoi sert d’instruire et d’éduquer une personne pendant 14 à 20 ans? À s’insérer dans la société en tant que citoyen engagé et responsable, j’en suis, c’est l’évidence. Mais est-ce tout?
En matière d’éducation, quelle devrait être la mission de l’école? C’est à ce niveau que les collèges privés et publiques devraient se distinguer, les premiers devant transmettre à leurs jeunes, selon leur finalité d’origine, leur tradition, un sens à la vie, c’est-à-dire la vision chrétienne de la réalité personnelle et sociale (eh oui, car il y a aussi la doctrine sociale de l’Église, que presque personne ne connaît mais pourtant si riche de solutions aux problèmes de notre société).
On l’a vu, presqu’aucune institution privée ne le fait, et ce n’est pas le nouveau cours d’Éthique et culture religieuse qui va les aider en ce sens! Pourtant, quiconque suit l’actualité des dernières décennies sait qu’une proportion inquiétante de nos jeunes sont en crise (décrochage, suicides violences, libertinage sexuel et ses funestes conséquences). Or, pas besoin d’être Pic de la Mirandole pour comprendre que cette crise multiforme pointe vers des manques sérieux en matière d’éducation.
Permettez-moi de citer encore ma dernière chronique: naguère, l’école formait nos jeunes en leur transmettant aussi (surtout?) une religion (un sens à la vie), une sagesse et un art de vivre (morale) séculaires capables de baliser une vie, d’apporter un certain bonheur, en plus de leur donner des compétences pour le marché du travail; aujourd’hui, on se contente de préparer de futurs travailleurs, tout en les sensibilisant UNE HEURE PAR SEMAINE au pluralisme religieux et normatifs (des valeurs morales). Ça, c’est la finalité du nouveau cours ÉCR du primaire à la fin du secondaire.
Or bien des collèges privés se contentent que de cela; les meilleurs ajoutent un animateur de pastorale, qui souvent, fait plus d’action humanitaire que d’animation proprement spirituelle. Est-on assez naïfs pour croire que ce traitement homéopathique fera des chrétiens (ou croyants) assez forts pour faire face aux défis et enjeux moraux et religieux de la vie? Poser la question, c’est y répondre.
Enseignant depuis maintenant 10 ans, la question des finalités de l’éducation et de la pédagogie me passionne. Or, au cours de mes réflexions et recherches récentes, j’ai retrouvé une des grandes figures spirituelles de ma vie, (sainte) Édith Stein, elle qui a été enseignante dans des lycées auprès de jeunes filles avant de devenir la grande philosophe carmélite que l’on connaît.
Le penseur Éric de Rus a consacré deux livres à la lumineuse pensée d’Édith en matière d’éducation. Voici en gros ce qu’il nous livre de la substantifique moëlle de la pensée d’Édith: «Philosophe et enseignante, Édith Stein s’efforça d’explorer la profondeur de l’acte d’éduquer du point de vue de sa signification et de ses enjeux individuels et communautaires. L’intérêt de sa
réflexion et de sa pratique réside essentiellement dans son effort pour fonder la pédagogie sur une anthropologie. Car si l’éducation est formation de toute la personne, elle engage nécessairement une certaine vision de l’homme.
«Le travail de clarification anthropologique mené par Édith Stein procède d’une CONSCIENCE AIGUË DE LA DIGNITÉ HUMAINE et nous renseigne en même temps sur LA NATURE DE L’ÉDUCATION COMPRISE COMME UNE FORMATION DE L’HOMME DANS SA TOTALITÉ. C’est pourquoi ce service de la personne prend non seulement en compte le corps et l’esprit, mais VA JUSQU’À SCRUTER ATTENTIVEMENT LA SOIF DE SENS INSCRITE DANS L’ÂME DE CHAQUE INDIVIDU.
«En d’autres termes, c’est LE SOUCI DE L’INTÉRIORITÉ DE LA PERSONNE QUI CARACTÉRISE LA VISION ANTHROPOLOGIQUE D’ÉDITH STEIN, ET VIENT ÉCLAIRER SA CONCEPTION DE L’ÉDUCATION. (...) Elle propose d’abord une parole libre qui rend raison, avec respect et conviction, d’une découverte émerveillée de la beauté de la personne et du mystère de son intériorité. C’est de ce point haut, de ce centre, qu’elle tire toutes les conséquences en matière d’éducation» (Intériorité de la personne et éducation chez Edith Stein, Cerf, 2006).
Dans un livre écrit deux ans plus tard, Éric de Fus approfondit sa réflexion: «En envisageant l’éducation comme cet art qui participe d’une VÉRITABLE RECRÉATION de l’homme, Édith Stein nous convie, avec une audace toute prophétique, à la contempler comme un SERVICE ÉMINENT DE LA DIGNITÉ DE LA PERSONNE (...). Une éducation attentive à l’unicité de la personne et à sa dimension communautaire, respectueuse de sa vocation naturelle ET SURNATURELLE» (L’art d’éduquer selon Édith Stein, Cerf, 2008).
Quelle école présumée chrétienne (catholique) ose encore prendre en compte la vocation surnaturelle des enfants qu’on lui confie? Plus j’y pense, plus je suis convaincu que le salut spirituel de notre nation catholique passera par les familles ET de nouvelles écoles catholiques (ou les anciennes ayant retrouvé leur vocation originelle). Nous y reviendrons dans une 3e et dernière chronique sur ce sujet.

