Judas, l'autre disciple
Quelques heures avant de se pendre, Judas prend la plume et rédige une lettre à l'intention de l'apôtre Jean. Voilà le récit d'une épître imaginaire écrite par Charles Singer, prêtre bien connu en France et responsable du Service diocésain de communication Alsace Média.
Édité par Novalis, ce livre nous invite à "porter un regard neuf sur un personnage qu'une certaine tradition chrétienne s'est empressée de diaboliser". (Prions en Église)
L'archevêque de Strasbourg, Mgr. Joseph Doré, affirme dans la préface que "nous devons remercier l'auteur de nous permettre de relire, à travers l'histoire de Judas, celle de nos propres enthousiasmes et de nos propres élans de générosités, mais aussi celle de nos bassesses et de nos vilenies".
Cet ouvrage poétique nous invite à revoir notre jugement sur Judas qui avait été séduit par le Christ et par sa Parole. Novalis nous dit que "cette réflexion d'inspiration chrétienne est remplie de fraîcheur et de poésie". Le lecteur devrait être très heureux de voir en Judas un tout autre personnage.
Au cours des derniers mois, le "Prions en Église" a proposé régulièrement à ses lecteurs (à cinq reprises) l'achat de ce livre avec en prime un CD pour "changer à jamais notre vision de ce personnage". Cette publicité insistante m'a profondément agacé.
Charles Singer est un écrivain de très grand talent; son texte littéraire nous séduit et nous ensorcèle. Nous avons l'impression de vivre intensément tous les états d'âme de ce disciple, avant, pendant et après sa trahison. La lecture de ce livre nous procure une très forte émotion.
Et à la fin, au moment de sa mort, quand Judas demande à son maître de lui donner "le baiser de l'accueil", que peut-on conclure? Allons-nous nous limiter à cette belle poésie jovialiste tout en oubliant les Paroles de l'Écriture et l'enseignement de l'Église?
Même si la conclusion de Charles Singer laisse clairement entendre que Judas est au Paradis, il faudrait être très naïf pour prêter foi à cette thèse.
Remettons les pendules à l'heure! Personne sur la terre ne peut affirmer sans se tromper que telle ou telle âme est sauvée ou damnée. L'Église utilise très prudemment son pouvoir de canoniser. Pourtant, elle ne décrète jamais que telle âme est damnée.
Dans le cas de Judas, que nous dit l'Écriture Sainte? Allons faire un tour dans la synagogue de Capharnaüm. L'enseignement de Jésus en avait scandalisé plusieurs qui cessèrent de l'accompagner. Mais les Douze refusèrent de l'abandonner et Simon-Pierre s'écria haut et fort: "Seigneur, à qui irons-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle" (Jean, 6, 68). Alors Jésus reprit: "Ne vous ai-je pas choisis, vous, les Douze? Pourtant, l'un de vous est un démon". (Jean, 6, 70)
J'ai consulté plusieurs éditions de la Sainte Bible (Jérusalem, Tob, Liénart, Maredsous). À l'unanimité, on traduit (Jean, 6, 70) par "un démon" ou "un diable" pour identifier Judas. St-Jérôme dans sa Biblia Sacra Juxta Vulgatae écrit lui aussi: "ex vobis unus diabolus est" (L'un de vous est un diable). Seule note discordante: La Bible postmoderne édition Bayard-Médiaspaul qui traduit comme suit: "Un diviseur est parmi vous".
Cette Bible qui n'a pas l'imprimatur, est souvent recommandée par certains prêtres au Québec et par le Prions en Église.
Si on consulte dans la Bible de Jérusalem Matthieu 26,24, on lit: "Le Fils de l'homme s'en va selon qu'il est écrit de lui; mais malheur à cet homme-là par qui le Fils de l'homme est livré! Mieux eût valu pour cet homme-là de ne pas naître!"
Judas en a-t-il appelé à la miséricorde de Dieu après son geste de trahison au dernier moment de sa vie lors de sa pendaison? Peut-être, mais nous n'avons aucune certitude qu'il en soit ainsi!
Même si le traître nous ressemble par tant de côtés avec nos bassesses et nos vilenies, il y a des limites à ne pas franchir. Les paroles du Christ sont limpides et en même temps très dures, même si elles ne ferment pas complètement la porte. Ne faisons-nous pas preuve d'une orgueilleuse présomption en envoyant Judas au Paradis?
Faudrait-il maintenant le canoniser? Et après, ce sera peut-être au tour de Caïn?
Il y a dans l'Église occidentale un fort courant jovialiste qui nie l'existence de l'enfer, des diables et des démons sous prétexte que Dieu est infiniment bon. Cette théologie à la mode a décrété qu'il n'y a pas de jugement et que tout le monde va directement au Ciel.
Au Québec ce courant hérétique est très populaire.
En attendant, il serait peut-être plus sage de rester prudent et de se fier uniquement à la Parole de Dieu.

