L’amour, toujours l’Amour

Au cinéma, le baiser survient souvent comme une prémice de scènes érotiques explicites.
Photo CNS/«20th Century Fox»)
N.D.L.R.: Cet article a été publié dans le numéro du 2 novembre 2008 du magazine Le NIC.
Je n’ai pas abordé le sujet souvent —pour ne pas dire jamais— au cours de toutes mes années d’écriture. La question est délicate. Un bon chrétien se doit d’en traiter avec des pincettes. Histoire de ne pas heurter la sensibilité des «petits» et risquer ainsi «de se voir suspendre autour du cou une de ces meules que tournent les ânes et d’être englouti en pleine mer». Triste sort que celui par qui «le scandale arrive», fut-il «inévitable» (Mt 18.6-7).
Vous avez deviné où je veux en venir. Je vais vous servir un discours sur la sexualité.
Lors de ma critique du film Folle de Dieu de Jean-Daniel Lafond (que l'on peut consulter en cliquant sur le lien: Un film à la frontière de l'ambiguité), j’avais l’occasion belle de me défouler un peu. Mais le développement de ce thème aurait largement dépassé l’espace disponible de cette édition-là.
Qu’à cela ne tienne! Jamais trop tard pour bien faire. D’autant plus que, pour cette fois, je n’ai rien d’autre à dire sur le film. Je pourrai donc m’étendre —pas trop lascivement, quand même— sur le sujet.
Folle de Dieu
Au cinéma, il semble devenu inévitable de vanter inlassablement les vertus du dieu Éros. Les séquences illustrant des rapports sexuels torrides s’avèrent “payantes”. Jadis sujet tabou, le sexe est devenu la clef incontournable du succès. La recette des recettes du guichet cinématographique.
Le film de Jean-Daniel Lafond, même lorsqu’il traite valeureusement de la personnalité de la bienheureuse Marie de l’Incarnation, n’y échappe pas. Dès le début du scénario, Marie Tifo observe que les touches divines dans l’âme, décrites par la bienheureuse, lui semblent emprunter l’imagerie des relations sexuelles. Quant à l’écrivaine Aline Apostolska, elle estime que l’extase mystique peut être obtenue par l’absorption de substances hallucinogènes, les techniques de méditation ou la danse.
On suggère ainsi subtilement que la relation à Dieu s’explique par le corps. Une séquence à la fin du film —où les mortifications que s’impose la bienheureuse sont associées aux techniques des chamans pour parvenir à l’état de conscience altérée des transes— confirme cette perception.
La fine pointe de la théorie du scénario est atteinte lorsque Marie Chouinard enseigne à la comédienne comment contracter «les muscles de l’anus et du vagin» pour faire monter jusqu’à son visage l’irradiation caractéristique de l’extase.

L’union conjugale ne peut durer toute la vie en l’absence de toute manifestation d’amour.
Photo CNS/Karen Callaway, «Catholic New World»
Sexe versus extase
C’est ainsi qu’on rabaisse, au niveau charnel et sexuel, le combat que le chrétien livre pour libérer en lui l’esprit. Bien entendu, la sexualité n’est pas une donnée inexistante de cette lutte. C’est au contraire son champ de bataille le plus virulent.
Car c’est souvent à ce niveau que le disciple du Christ est le plus vulnérable. De là à dire que la sexualité est la cause de la démarche mystique, il y a cependant une marge que seuls les sceptiques et les “réducteurs de tête” (les psychiatres d’obédience athée) veulent franchir.
Les maîtres de spiritualité eux-mêmes notent l’implication de la sexualité dans la relation intime avec la Divinité. Par exemple, ils admettent dans leurs écrits que des orgasmes peuvent parfois survenir accidentellement durant l’extase.
Ces pollutions involontaires ne sont évidemment pas des péchés. Elles s’expliquent par une expérience spirituelle d’une intensité telle que la sensualité, bien que détachée de la conscience, est envahie par la joie de l’esprit et entraînée irrésistiblement par le raz-de-marée de la grâce divine.
Si donc il est vrai que l’extase peut parfois provoquer l’orgasme sexuel, le contraire n’est pas vrai pour autant. Il serait aberrant de croire, comme le film de Jean-Daniel Lafond le laisse plus ou moins entendre, que la relation du croyant à Dieu se réduit à une question de sexe. Ou, pire encore, que l’orgasme sexuel puisse déboucher sur la rencontre mystique avec le Créateur de l’univers.

Le tendre baiser de cette petite fille comble manifestement sa mère de bonheur.
Photo CNS/Paul Finch, «Catholic Sun»
Répression du sexe?
Paradoxalement, dans d’autres contextes que celui du film de l’époux de notre “gouvernante nationale”, on accuse souvent le christianisme de refuser le corps. Un mépris de la chair qui entraînerait le rejet de la morale chrétienne par tout un pan de la culture (païenne) mondiale.
Cette critique est-elle juste? Démasquerait-elle une faille cachée, une faiblesse occultée du christianisme?Dans tout mensonge, il y a quelque chose de vrai. Autrement, il ne serait pas crédible. On peut convenir que, dans des cas particuliers et à des époques plus jansénistes que la nôtre, l’accusation visait dans le mille. Mais l’équilibre de la vérité ne se retrouve pas chez les extrémistes ou les abuseurs.
On peut encore admettre que la démarche spirituelle chrétienne s’accomplit idéalement à une certaine distance des pratiques liées à la sexualité. Jésus n’a-t-il pas fait l’éloge «des eunuques qui se sont eux-mêmes rendus tels à cause du Royaume des Cieux» (Mt 19.12; cf. 1 Co 7.1-8 et 32-34)? Mais le Messie, tout comme son disciple saint Paul, n’a cependant ni méprisé le corps ni jeté l’anathème sur la sexualité.
Pour le chrétien, le corps n’est pas une fin en soi. Comment pourrait-il l’être puisqu’il est mortel et peut souffrir? Le chrétien ne peut se résigner à ce que le corps mortel soit le dernier mot de la condition humaine. Car l’homme est destiné à la vie éternelle. Bien loin d’être mauvais, le corps est béni. Il se révèle un lieu de passage, une condition transitoire et décisive vers une vie et une conscience qui ne connaîtront jamais de fin.

L’accolade religieuse exprime un sentiment d’amour fraternel et de soutien de la vie de foi.
Photo CNS /Greg Tarczynski
Il en va de même pour la sexualité. Le chrétien dans son juste sens rend grâce à Dieu pour cette merveilleuse invention divine qu’est la sexualité. Il sait que l’“organisation” biologique des sexes, au niveau de l’espèce humaine, vise deux choses absolument admirables.
D’abord et de toute évidence, elle est ordonnée à la transmission de la vie en attendant que se réalise l’une des grandes promesses de Dieu à l’humanité, soit l’immortalité corporelle. Et oui, bien loin de mépriser le corps, le christianisme le glorifie et proclame son destin éternel!
Deuxièmement, la sexualité contribue indispensablement à la création de liens sociétaires. Elle est l’usine où se fabrique le tissu social. Elle édifie la structure de vie de la communauté humaine sur la base de la chaleureuse cellule familiale.
La famille, c’est le lieu par excellence d’épanouissement de l’amour. De tout l’amour. Le couple humain ne peut normalement se former en dehors de la vie sexuelle et il ne peut se maintenir sans le don de soi. L’amour éros et l’amour agapè! Deux mets qui peuvent se combiner et se dégustent idéalement ensemble dans la famille.

La compassion dans l’épreuve manifeste un amour dénudé de tout intérêt égocentrique.
Photo CNS/Bob Roller.
Sexualité et raison
On peut comprendre qu’un tel idéal ne s’atteint pas sans livrer un combat farouche pour tenir le cap. Maintenir la bonne direction, ça veut dire combattre les tendances morbides de la chair. Non pas combattre la chair en elle-même, ce qui serait proprement suicidaire, mais réprimer certaines de ses inclinations qui entraînent à la mort. Tant la mort de l’âme que du corps. Le chrétien hait la mort sous toutes ses formes.
Il faut dire que la mort de l’âme est autrement plus grave que celle du corps. Car elle étouffe la flamme inextinguible dans l’homme. Elle implique ultimement le flétrissement du noyau vital spécifiquement humain. Elle signifie la défiguration de la beauté et de la dignité humaines.
Ici, on peut se demander d’où viennent ces impulsions mauvaises que je viens de qualifier de “tendances morbides de la chair”? Et j’ai ma petite idée personnelle là-dessus. On peut plus aisément la comprendre dans une perspective qui m’est chère, celle de l’évolution biologique (non pas darwinienne mais bouchardienne).
Chez l’animal, les impulsions sexuelles sont réglées par l’instinct. Elles sont toujours et infailliblement orientées pour la reproduction.
Or, le passage de l’animal à l’homme n’a pu se faire qu’au prix de l’éclatement des déterminismes instinctuels pour assurer l’accès à la liberté rationnelle. Dans l’humanité, ce ne sont plus les pulsions instinctuelles qui déterminent les comportements mais les décisions libres fondées sur les délibérations de la raison.
Or, la raison est une faculté qui se développe graduellement par l’éducation et tout au long de la croissance de la personne. La rationalité s’atteint par un apprentissage qui demande un effort constant pour s’exercer. De plus, elle est inégalement distribuée dans l’humanité.
Ces facteurs justifient la mise en place d’un code moral et d’une pratique religieuse qui assistent les personnes, dont la raison peut parfois être défaillante ou insuffisante, dans leur conduite. Entre autres pour réguler l’activité sexuelle en la conformant aux impératifs de la raison, dans un premier temps. Dans un deuxième temps, pour inciter les humains à dépasser les intérêts égocentriques et les impulsions désordonnées de la sexualité, des séquelles de l’éclatement instinctuel dans l’humanité.

Le baiser de la croix exprime l’amour et la reconnaissance à Jésus pour le salut qu’il procure.
Photo CNS/Danilo Krstanovic, Reuters.
Au-delà de la raison
Le dépassement. C’est un mot clef qui aide à définir la sexualité à sa juste place. Car l’homme n’est pas un être achevé. Il est en évolution. Il est lancé sur la route d’un devenir mystérieux.
Toute la démarche spirituelle du chrétien peut se comparer à une métamorphose. Celle par exemple de la chrysalide au papillon. Dans le corps du chrétien, dans son cocon, un homme nouveau est en formation. Même alors qu’il n’est encore qu’une larve, il contient déjà la structure aérienne et légère qui le libérera de sa lourde et opaque enveloppe de limon.
Les mystiques sont des chrétiens particulièrement pressés. Ils ont tellement hâte de s’extraire de leur cocon pour prendre enfin leur envol qu’ils coupent violemment et douloureusement les ligaments qui les rattachent encore à leur peau. Cette enveloppe transitoire qu’ils voudraient abandonner au plus vite à la corruption sur le champ limité du terrestre. Les mystiques sont des violents qui prennent d’assaut avec violence le Royaume des Cieux.
Pour ma part, je n’ai pas hélas autant d’ardeur! Serait-ce que je manque d’ambition? Serait-ce que je suis trop faiblard ou trop limité rationnellement? Je n’aspire à rien d’autre pour l’heure qu’à un équilibre entre l’activité sexuelle d’un homme marié de mon âge (certains rigolos soutiennent que le sexe d’un homme meurt un quart d’heure après sa mort) et l’amour de Dieu. J’attends patiemment que le temps soit mûr pour que se révèle en plein jour l’homme nouveau. Et je laisse à Dieu le soin de me détacher Lui-même de la vieille peau —avec d’infinies précautions, s’il Te plaît, pour ne pas que ça fasse trop mal. Quand Il voudra. En cette vie ou dans l’Autre.
